nous voilà nus,...

Nous voilà nus, avec quelques bagages.

En jalonnant les abîmes de trames, en cartographiant le vivant, les humains cherchent à expliquer ce qui est là, et par la même occasion à se situer, à justifier d’une place en ce monde.

Les récits fondateurs embarquent et divisent. Les mathématiques concentrent des vérités sous la forme d’un langage dominant élaboré sur la base de tracés et de formules. L’art et la poésie embrassent tout, travaillent au corps, au plus près du besoin d’éclaircir le réel.

architecturer

Architecturer un projet, politique, économique, scientifique, social, artistique, relève d’une même construction intellectuelle complexe, faite d’une conjugaison de constats, d’intuitions d’anticipations, de tenants et aboutissants. Faire des choix, les ordonner pour faire sens. Architecturer une cité ou l’extension d’une modeste demeure enclenche le vertigineux casse-tête de la synthèse entre cosmos et singularités.

faire mondes

Si à l’origine, l’idée qui prévaut consiste à changer le monde, au fil des expériences, cet élan conduit à plutôt faire au mieux avec. A intensifier la précision de son besoin de faire, de faire des mondes, ou, plus précisément, de mettre en place les processus permettant de faire que des mondes co-habitants s’immiscent à l’intérieur.

dilution de savoirs

Grille pain vintage, vache pop, ferme exotique, …

Brossage de ses dents, laçage de ses lacets, débarrassage de son couvert…

La vague d’adhésion docile au progrès conquérant jette aux oubliettes la transmission de savoirs pratiques, de connaissances de la nature, la proximité d’avec les animaux, les rouages des machines, les gestes appliqués, les odeurs fortes, les noms des choses, la façon de s’en servir et leur fonction : la pupu, un blaireau, le néflier, les yeux de Suzanne, le rabot, un vilebrequin, raccommoder, plumer. L’oubli, la méconnaissance, le désintéressement nous rendent vulnérables.

exploration

Explorer, c’est parcourir la distance qui existe entre ce que l’on est et ce que l’on sera. Un programme d’investigations, quelques connaissances, un équipage, une méthode d’investigation, des outils, un manuel de survie, ainsi qu’une capacité d’enregistrement et d’analyse, une disponibilité face à l’inconnu, une attention portée, du temps à accorder. Un état de fluence.

démiurge responsable

Projeter des architectures consiste à associer des situations présupposées à des espaces prédestinés. Que chacune soit en quelque sorte à sa place. Ce si grand pouvoir détermine des comportements, de multiples conséquences susceptibles d’émanciper des vies ou de les soumettre. Le Corbusier perfectionne une machine, Aldo Rossi verrouille la grille, afin qu’advienne la révolution.

légère ignorance

Nous avons travaillé sur un projet de théâtre et nous n’y connaissions pas grand-chose. Par ignorance, nous en rejetions les codes conventionnels et les principes typologiques académiques. De cette méconnaissance - alliée aux exigences et ouvertures de l’équipe porteuse du projet - est apparu un discours, l’amorce d’un processus adapté à un lieu pré-existant, la possibilité d’envisager d’autres façons de faire, de décentrer le regard des metteurs en scènes sur leur propre travail, sur le rapport aux spectateurs, sur le rapport d’un équipement public à ses usagers. La créativité du non sachant libère...

jouer pour inventer

Etre à l’origine de l’invention d’une chose, d’un principe, d’un concept, nouveau, améliorant le quotidien, soulageant le réel. Inventer………

Les jeux, le plaisir de jouer, le sens éthique des jeux alimentent les dispositions inventives. Mecano ou Lego me donnent le sentiment de ne pouvoir échapper à un destin de fils d’ouvrier. Il eut paru plus sage d’en confier les rennes à Calder.

fabriquer

« ce que l’on va faire, c’est en le faisant qu’on le découvre », 

Avoir pour objectif de fabriquer une chose pose invariablement un problème, problème constitué d’une avalanche de problèmes en cascade, et cela interroge directement notre intelligence, notre compétence critique, notre compréhension de la nature des matériaux, notre dextérité et les efforts intellectuels et manuels à engager. Perdre pied, baisser les bras puis reprendre la main. La panique fait partie de la démarche empirique, du chemin. 

Sortir désarmés des écoles sans n’avoir jamais rien fait de ses deux mains.

ressoudre

Copier-coller est devenue la façon la plus commune de se donner l’impression d’agir sans risquer de tout perdre. Mais pas sans risque de se perdre. Agir, réagir, palier aux pannes, aux accidents disruptifs, recoudre, souder.

Les surabondances technologiques, la dépossession de l’acte de bâtir sont autant de défaites.

capacité d’inadaptation

L’être humain a tiré son épingle du jeu du fait de ses capacités cérébrales qui lui ont donné accès à des dispositions spécifiques d’adaptation. Les règles communes, les cadres et environnements de nos vies déterminent des assignations, des destinées. Cette faculté d’adaptation intègre, de fait, la prédisposition à choisir de ne pas s’adapter.

se lover

L’architecture bâtie s’inscrit dans la réalité physique de notre monde, dans un récit dont le sens n’a d’autre alternative que de ne pouvoir jamais revenir en arrière. Toute intervention constructive nouvelle transforme un environnement. L’attention à la fois technique et subjective portée à la lecture d’un milieu préexistant, la volonté de respecter son essence et d’instaurer avec lui une résonance, un accompagnement, est la matière du projet.

transmission

La première étape du processus de conception d’un projet architectural est une phase d’imprégnation. La seconde consiste en un travail de restitution, de recensement des éléments émergeants susceptibles d’être des véhicules de transmission, de signes, une photographie, un portrait, un point de départ déjà bien entamé. Observer, c’est déjà transformer.

atmosphères

Tout territoire est drapé d’une atmosphère, d’un complexe tissage d’histoires, de signes, de présences. S’affranchir de cette évidence sans délicatesse revient à conquérir impérativement, et inconsciemment, à promouvoir la rupture.

auto-construction

Acheter une prestation, un produit fini n’a pas toujours été la procédure habituelle. Ikea, Leroy Merlin l’ont bien compris. L’appropriation des décisions, la coalition de compétences, la transmission, les entraides étaient plus couramment usuelles. L’accompagnement réfléchi de ce besoin des plus ordinaires est un sujet à développer ensemble, susceptible de répondre à des attentes déconsidérées.

nature

La nature est notre bien le plus commun. Ses prises de position esthétiques s’opposent à la stérilité et apaisent l’appétit de notre regard. Sous ses nuances d’ombrages, profitant de ses dons, le ressenti de sa présence nous ramène à notre propre condition. La folie du vent, les silences caniculaires, les invasions d’insectes, les détonations physiques de l’orage, chacune de ses réactions sont cohérentes. Travailler la terre, élever un barrage, creuser un tunnel, bâtir une maison, et sans se soucier de ses répliques... 

La nature est cette agréable amie qui n’oublie jamais de nous rappeler à son bon souvenir.

s’établir

La quête primitive du fait de s’établir a pour fondement de se protéger des agressions de tout ce qui ne nous est pas sous contrôle, l’inconnu, la griffe dans l’ombre, les pensées obscures tapies sous les buissons de notre folle imagination. Si l’abri quel qu’il soit n’est qu’un frêle esquif à affronter au terreau des peurs primaires, il est parvenu au cours du temps à concentrer la fraternité chaleureuse des relations humaines, à offrir du répit, du temps calme. Ce temps propice aux rêveries a apporté des évolutions, des conforts d’usage, des conforts d’esprit, l’amélioration des conditions pour la vie.

faire son trou

La terre est la scène de l'existence humaine. Il se détache de chacun de ces points de subtiles allusions à un certain type de vie qui ne serait possible qu’en ce lieu, qu’en ce milieu, plus ou moins aimable. De chaque point d’ancrage émane une façon d’y être, unique, et la possibilité d’y être bien bien, ou d’en partir.

querencia

Se pelotonner à la place du chat, le dos contre un mur, sur la fraîcheur d’un sol, contre le courant d’air de la pluie, dans l’odeur du chaud ou dans le ciel.

Certaines typologies d’espace offrent la possibilité de se poser, d’entrer en soi, de faire intensément immobile, d’observer depuis. Les dispositifs de mise en situation d’être bien reposent sur des principes simples et familiers, mais à la fois précis, à la juste confluence entre sciences, culture, nature, poésie, et une confortable plongée dans le savoureux oubli des raisons de tout.

notre jardin

(Notes prises après la lecture de Wang Shu – « Construire un monde … »)

L’intérêt suscité par l’intelligence et le courageux labeur de défricheurs étrangers au cœur de systèmes de ruptures ultra radicaux, violemment visibles, démesurés, déshumanisés, provoque en nous, acteurs français, une respectueuse admiration. Les apports venus d’ailleurs nous parlent de nos différences, et de ce que nous avons en commun. Ils nous aident à entreprendre l’auto-analyse de la complexité de notre propre réalité, aveugles que nous sommes en notre propre jardin.

et 1, et 2, et 3 - 0

Entre richesses culturelles, défaillances historiques, fiertés nationales, appréhension de l’avenir, représentation politique, équipe de France, champions es morosité, errance, … la vision de notre propre atmosphère est troublée. Les réponses des candidats à l’élection présidentielle de 2017 aux questions du magazine l’Architecture d’Aujourd’hui, sont à ce sujet flagrantes, décalées. Définir un cap, donner un élan, élaborer une construction est un projet de vie, dont la condition préalable réside dans le plaisir de faire, dans la transmission du don pour la vie.

tour de france

Le portrait de notre pays tiré par Jean-Christophe Bailly nous explore, en une somme de nuances à la fois riches, sages et éthérées. Nos paysages quotidiens, nos atmosphères, nos architectures victimes d’écartèlements sont à la croisée de tous les chemins, accompagnent nos mouvements, en bons miroirs de ce que nous sommes capables de faire, d’envisager ensemble.

désarchitecture des rêves

Il est urgent de rêver mieux. Urgent de se donner les moyens de déposer ses rêves sur la table sous des formes appréhendables, des projets, pas ces amas de choses molles, divagations diffuses. Les rêves sont des architectures sophistiquées édifiées par des maîtres d’œuvre non-initiés. Les désarchitecturer pour soi, et commencer à penser.

« Puisque les chiens aboient, c’est que nous chevauchons » Don Quichotte/Cervantes

(Notes prises à la sortie d’une conférence de Lacaton-Vassal /2011)

A la fin de la présentation de leur opération de réhabilitation de la tour Bois le Prêtre, une hirondelle s’est arrêtée. Une concordance psychique apaisée été apparue alors dans le marasme des pensées paradoxales. Des idées précises venaient d’être exposées, idées optimistes, de guetteurs obstinés, alimentées de choix assumés et d’un long labeur d’analyse. Celles-ci avaient été développées, entendues, accompagnées et appliquées.

Lorsque la rencontre d’une idée nous emplie d’une vive émotion, la force de son évidence fait que celle-ci est - plus qu’intellectuellement - physiquement harmonieuse. On éprouve alors l’envie de partager son enthousiasme.

Dans la salle, celui-ci avait été ressenti. Mais également radicalement rejeté. Certaines critiques indécentes dénotaient d’une forme de dénigrement à l’encontre des urgences sociales et économiques concrètes. L’étonnante virulence de certains propos semblait ne pouvoir se justifier qu’au travers de blessures profondes, d’atteintes d’égo liées à de fondamentaux effondrements internes. La notion d’absence d’architecture semblait toucher à des divergences de définitions de ce qu’elle est, doit ou devrait être. Que faire ? En se positionnant, Lacaton-Vassal réhabilitent une question et ouvrent une voie.

La diversité des propositions bienvenues n'est pas si répendue, et ne mérite pas d’être accueillie avec des sourires méprisants.

géomètrie

Pour accompagner le passage vers la matérialisation, le donner à faire, les projections des architectes se transmettent par l’intermédiaire de dessins mathématiques. L’organisation des idées, les relations, les cadres, les expressions s’en remettent à des codifications traditionnelles : tracés régulateurs, symétrie, proportions, axes, angles. La précision des plans exprime la maîtrise, le contrôle, un ordre nécessaire, un support réglé qui nous préserve de l’évaporation.

pérennité provisoire

L’acte de construire existe du fait de la maîtrise de différentes techniques. Les quêtes d’améliorations techniques ont enraciné certaines civilisations considérées comme supérieures dans  une impérieuse quête symbolique de survivance, d'éternité. Parallèlement, ailleurs, ont été développé des systèmes de gestion du provisoire, adaptés à d'autres modes de vie, environnements, saisons, ressources, mouvements. Ces deux attitudes reflètent deux formes d’intelligences, deux types de gestion de l’économie des moyens. Nous, européens, sommes nourris d’une culture de la permanence, de la transmission de vâleurs foncières patrimoniales. La provision de ressource s’étant tarie, le système de production s’obstine à conjuguer maladroitement l’association de ces deux philosophies

no logo

Ma fille joue à Homeby. Elle picore dans des catalogues et construit des intérieurs vus de dessus, des intérieurs de filles. Vase Gifi, téléviseur Samsung, porte-fenêtre Lapeyre, machine à laver Mielle, baignoire Jacob Delafon, chaton étalé sur le tapis Maison du Monde, jeune fille modèle, plus âgée qu’elle, bien qu’encore trop jeune pour être autant autonome, avachie sur le canapé Ikea. Chambre, séjour, cuisine, salle d’eau, conjugaison de petites cellules minimales abritant des histoires. Des dehors quelquefois, clôture faux bois en PVC, piscine hors-sol, oliviers en pots, hors sol, galets blancs ou gris, … Dans la plus totale des incohérences, telle la propagation effrénée de la villa Winchester, les intérieurs de filles s’agglomèrent aux intérieurs de filles. Il en résulte un indescriptible labyrinthique, cauchemar d’architecte, ainsi qu’un joyeux bordel réjouissant de liberté, dégagé de tout mot de passe donnant accès à la carte bleu qu’elle n’a pas.

familiarité des matières

Peter Zumthor, quand il parle de l’enseignement de l’architecture se réfère au travail des matériaux réels, de la maquette comme objet concret, du dessin comme représentation de l’objet concret. Bachelard écrit lui que : « la réalité matérielle nous instruit, qu’à force de manier des matières très diverses et bien individualisées, nous pouvons acquérir des types individualisés de souplesse, de décision » (La terre et les rêveries de la volonté).

les tiers inconnus

Nous ne savons ce que ressent l'autre, nous pouvons le penser mais pas penser pour lui. Nous voudrions ne pas privilégier le regard, mais l'être au monde, car si je suis architecte ce n'est pas simplement pour me distinguer c'est aussi pour me confondre, sentir les liens qui me relient au monde.

Chacun est de quelque part. Nous devons faire avec ce que nous supposons avoir en commun, une actualité, un climat, des sonorités, des règles, des clichés, des atteintes, des films, une époque que nous partageons, les parcours insensés qui nous différencient et les différences qui nous attirent

En appréhendant l'architecture par sa propre expérience de l'espace, on exprime une subjectivité c'est à dire ce qu'il y a de plus objectif.

« J’écris pour moi, mes amis, et pour adoucir le cours du temps » J.L.Borges

techniques vs déperditions technologiques

L’assimilation de la finitude de certaines ressources ayant été digérée  les recherches conquérantes se sont orientées vers  des technologies de pointe sans pour autant délaisser la maîtrise du commerce  des matières premières raréfiées, et autres produits manufacturés qui en découlent.

Par conséquent, une part croissante du budget d’un bâtiment est désormais affectée à la production et au contrôle des consommations énergétiques, à la compensation des déperditions. Au détriment de savoirs techniques séculaires éprouvés, cette actuelle sur-dépendance aux technologies de régulation, est une aberration économico-pragmatique dispendieuse, un gaspillage immoral voué à une dégradation accélérée.

courte échelle

Par choix ainsi que par mesure d’hygiène intellectuelle, ne pas laisser à l’abandon les projets modestes et singuliers de particuliers. Car, en l’occurrence, ces sujets d’études permettent d’aborder sans intermédiaires des vérités directes, exprimées oralement sur un coin de table. Dans un rapport à la parole et au temps dé-expertisé, ils ouvrent aux questionnements des usages banals et singuliers, de la technique, du rapport à la réglementation, sur les conditions des conforts, sur les moyens. Le mixage d’échelles d’études autoalimente et enrichit chaque sujet, convoque une attention précise aux processus de fabrication, aux détails, ouvre à la considération des lieux vécus, des gens, des artisans, et constitue un moyen plutôt fiable de garder les pieds sur terre.

no comment

deus ex machina