nous voilà nus,...

Nous voilà nus, avec quelques bagages.

En jalonnant les abîmes de trames, en cartographiant le vivant, les humains cherchent à expliquer ce qui est là, et par la même occasion à se situer, à justifier d’une place en ce monde.

Les récits fondateurs embarquent et divisent. Les mathématiques concentrent des vérités sous la forme d’un langage dominant élaboré sur la base de tracés et de formules. L’art et la poésie embrassent tout, travaillent au corps, au plus près du besoin d’éclaircir le réel.


architecturer

Architecturer un projet, politique, économique, scientifique, social, artistique, relève d’une construction intellectuelle complexe, faite d’une conjugaison de constats, d’intuitions, d’anticipations, de tenants et aboutissants. Faire des choix, les ordonner pour faire sens, en maîtriser la faisabilité, anticiper les conséquences. Architecturer une cité ou l’extension d’une demeure modeste enclenche le vertigineux casse-tête de la synthèse entre cosmos et singularités.

Tout acte d'architecture s'adresse à la collectivité.

faire mondes

Si à l’origine, l’idée qui prévaut consiste à changer le monde, au fil des expériences, cet élan a conduit à plutôt faire au mieux avec. 

A intensifier la précision de son besoin de faire, de faire des mondes, ou, plus précisément, à mettre en place des processus permettant de faire que des mondes co-habitants s’immiscent. Et que mutuellement, ils s'inspirent.

dilution de savoirs

Notre abandon aux conforts jette aux oubliettes la transmission de savoirs pratiques, d'interprétations de la nature, des sons, des odeurs, de proximité avec les animaux, les rouages des machines, les gestes appliqués à prolonger la vie des choses, la façon de s’en servir et leur fonction : la pupu, un blaireau, le néflier, les yeux de Suzanne, la poire de terre, le rabot, un vilebrequin, raccommoder, plumer. 

L’oubli, la méconnaissance, le désintéressement nous rendent vulnérables. J'ai perdu 80% des savoirs de mon père.

exploration

Explorer, c’est parcourir la distance qui existe entre ce que l’on est et ce que l’on sera. Un programme d’investigations, quelques connaissances, un équipage, une méthode d’investigation, des outils, un manuel de survie, ainsi qu’une capacité d’enregistrement et d’analyse, une disponibilité face à l’inconnu, une attention portée, du temps à accorder. Un état de fluence.

démiurge responsable

Projeter des architectures consiste à associer des situations présupposées à des espaces prédestinés. Que chacune soit en quelque sorte à sa place. Ce si grand pouvoir détermine des comportements, de multiples conséquences susceptibles d’émanciper des vies ou de les soumettre. Le Corbusier perfectionne une machine, Aldo Rossi verrouille la grille, afin qu’advienne la révolution.

analphabête

La créativité du non sachant est libre. Analphabète et libre.

jouer

Etre à l’origine de l’invention d’une chose, d’un principe, d’un concept, nouveau, intensifier le quotidien, soulager le réel. Les jeux, le plaisir de jouer, l'accueil du hasard, le sens éthique des jeux et son détournement alimentent les dispositions inventives.  

(Penser à confier les rennes de Mecano ou Lego à Calder).

fabriquer

ce que l’on va faire, c’est en le faisant qu’on le découvre  

Avoir pour objectif de fabriquer une chose pose invariablement un problème, problème constitué d’une avalanche de problèmes en cascade, et cela interroge directement notre intelligence, notre compétence critique, notre compréhension de la nature des matériaux, notre dextérité et les efforts intellectuels et manuels à engager. Perdre pied, baisser les bras, reprendre la main. La panique fait partie de la démarche empirique, du chemin. 

(on n'apprend pas à commencer )

ressoudre

Copier-coller est devenue la façon la plus commune de se donner l’impression d’agir. Sans risquer de tout perdre, mais pas sans risque de se perdre. 

Agir, réagir, palier aux pannes, aux accidents disruptifs, recoudre, souder, associer. Fouiller l'espace de liberté entre une chose et son contraire. Improviser. Faire le choix de l'hospitalité.


capacité d’inadaptation

L’être humain a tiré son épingle du jeu du fait de ses capacités cérébrales qui lui ont donné accès à des dispositions spécifiques d’adaptation. Les règles communes, les cadres et environnements de nos vies déterminent des assignations, des destinées. Cette faculté d’adaptation intègre, de fait, la prédisposition à choisir de ne pas s’adapter.

se lover

L’architecture bâtie s’inscrit dans la réalité physique de notre monde, dans un récit dont le sens n’a d’autre alternative que de ne pouvoir jamais revenir en arrière. Toute intervention constructive nouvelle transforme un environnement. L’attention à la fois technique et subjective portée à la lecture d’un milieu préexistant, la volonté de respecter son essence et d’instaurer avec lui une résonance, un accompagnement, est la matière du projet.


transformer

La première étape du processus de conception d’un projet architectural est une phase d’imprégnation. La seconde consiste en un travail de restitution, de recensement des éléments émergeants susceptibles d’être des véhicules de transmission, de signes, une photographie, un portrait, un point de départ déjà bien entamé. Observer, c’est déjà transformer.

atmosphères

Tout territoire est drapé d’une atmosphère, d’un complexe tissage d’histoires, de signes, de présences. S’affranchir de cette évidence sans délicatesse revient à conquérir impérativement, et inconsciemment, à promouvoir la rupture.

auto-construction

Acheter une prestation, un produit fini n’a pas toujours été la procédure habituelle. Ikea, Leroy Merlin l’ont bien compris en marchandant le fantasme du DIY. L’appropriation des décisions, la coalition de compétences, l'apprentissage, la récupération, le don, la transmission et les entraides étaient plus couramment usuelles. 

nature

La nature est notre bien le plus commun. Ses prises de position esthétiques s’opposent à la stérilité et apaisent l’appétit de notre regard. Sous ses nuances d’ombrages, profitant de ses dons, le ressenti de sa présence nous ramène à notre propre condition de colocataire. La folie du vent, les silences caniculaires, les invasions d’insectes, les détonations physiques de l’orage, les virus, chacune de ses réactions est cohérente. 

Travailler la terre, élever un barrage, creuser un tunnel, bâtir une maison, et ne pas se soucier d'éventuelles répliques? La nature n’oubliera pas de nous rappeler à son bon souvenir.

s’établir

La quête primitive du fait de s’établir a pour fondement de se protéger des agressions de tout ce qui ne nous est pas sous contrôle, l’inconnu, la griffe dans l’ombre, les pensées obscures tapies sous les buissons de notre folle imagination. Si l’abri quel qu’il soit n’est qu’un frêle esquif à affronter au terreau des peurs primaires, il peut aussi parvenir à concentrer la fraternité chaleureuse des relations humaines, à offrir du répit, du temps calme, un temps propice aux rêveries, au bien-être, à la sécurité d'esprit.

faire son trou

La terre est la scène de l'existence humaine. Il se détache de chacun de ces points de subtiles allusions à un certain type de vie qui ne serait possible qu’en ce lieu, qu’en ce milieu, plus ou moins aimable. De chaque point d’ancrage émane une façon d’y être, unique, et la possibilité d’y être bien bien, ou d’en partir.

querencia

Se pelotonner à la place du chat, le dos contre un mur, sur la fraîcheur d’un sol, contre le courant d’air de la pluie, dans l’odeur du chaud ou dans le ciel.

Certaines typologies d’espace offrent la possibilité de se poser, d’entrer en soi, de faire intensément immobile, d’observer depuis. Les dispositifs de mise en situation d’être bien reposent sur des principes simples et familiers, mais à la fois précis, à la juste confluence entre sciences, culture, nature, poésie, et une confortable plongée dans le savoureux oubli des raisons de tout.

notre jardin

(Notes prises après la lecture de Wang Shu – « Construire un monde … »)

L’intérêt suscité par l’intelligence et le courageux labeur de défricheurs étrangers au cœur de systèmes de ruptures ultra radicaux, violemment visibles, démesurés, déshumanisés, provoque en nous, acteurs français, une respectueuse admiration. Les apports venus d’ailleurs nous parlent de nos différences, tout autant que de ce que nous avons en commun, et nous aident à entreprendre l’analyse de la complexité de notre propre réalité. Notre propre jardin.

et 1, et 2, et 3 - 0

Entre richesses culturelles, défaillances historiques, fiertés nationales, appréhension de l’avenir, représentation politique, équipe de France, champions es morosité, errance, … la vision de notre propre atmosphère est troublée. Les réponses des candidats à l’élection présidentielle de 2017 aux questions du magazine l’Architecture d’Aujourd’hui, sont à ce sujet flagrantes, décalées. Définir un cap, donner un élan, élaborer le projet d'une construction commune est un projet de vie, dont la condition préalable réside dans le plaisir de faire partie d'une équipe et dans la transmission du don pour la vie.

tour de france

Le portrait de notre pays tiré par Jean-Christophe Bailly nous explore, en une somme de nuances à la fois riches, sages et éthérées. Nos paysages quotidiens, nos atmosphères, nos architectures victimes d’écartèlements sont à la croisée de tous les chemins, accompagnent nos mouvements, en bons miroirs de ce que nous sommes capables de faire, d’envisager ensemble.

Les rêves sont des architectures sophistiquées édifiées par des maîtres d’œuvre non-initiés. Les désarchitecturer pour soi, et commencer à penser. "... que le monde reconnaisse ce dont il formait l'idée depuis longtemps, depuis toujours, comme en rêve, lui qui rêve de devenir un autre et qui en vérité l'est déjà." J.C. Bailly

désarchitecture des rêves

« Puisque les chiens aboient, c’est que nous chevauchons » Don Quichotte/Cervantes

(Notes prises à la sortie d’une conférence de Lacaton-Vassal /2011)

A la fin de la présentation de leur opération de réhabilitation de la tour Bois le Prêtre, une hirondelle s’est arrêtée. Une concordance psychique apaisée été apparue alors dans le marasme des pensées paradoxales. Des idées précises venaient d’être exposées, idées optimistes, de guetteurs obstinés, alimentées de choix assumés et d’un long labeur d’analyse. Celles-ci avaient été développées, entendues, accompagnées et appliquées.

Lorsque la rencontre d’une idée nous emplie d’une vive émotion, la force de son évidence fait que celle-ci est - plus qu’intellectuellement - physiquement harmonieuse. On éprouve alors l’envie de partager son enthousiasme.

Dans la salle, celui-ci avait été ressenti. Mais également radicalement rejeté. Certaines critiques indécentes dénotaient d’une forme de dénigrement à l’encontre des urgences sociales et économiques concrètes. L’étonnante virulence de certains propos semblait ne pouvoir se justifier qu’au travers de blessures profondes, d’atteintes d’égo liées à de fondamentaux effondrements internes. La notion d’absence d’architecture semblait toucher à des divergences de définitions de ce qu’elle est, doit ou devrait être. Que faire ? En se positionnant, Lacaton-Vassal réhabilitent une question et ouvrent une voie.

La diversité des propositions bienvenues n'est pas si répendue, et ne mérite pas d’être accueillie avec des sourires méprisants.

géomètrie

Pour accompagner le passage vers la matérialisation, le donner à faire, les projections des architectes se transmettent par l’intermédiaire de dessins mathématiques. L’organisation des idées, les relations, les cadres, les expressions s’en remettent à des codifications traditionnelles : tracés régulateurs, symétrie, proportions, axes, angles. La précision des plans exprime la maîtrise, le contrôle, un ordre nécessaire, un support réglé qui nous préserve de l’évaporation.

pérennité provisoire

L’acte de construire existe du fait de la maîtrise de différentes techniques. Les quêtes d’améliorations techniques ont enraciné certaines civilisations considérées comme supérieures dans  une impérieuse quête symbolique de survivance, d'éternité. Parallèlement, ailleurs, ont été développé des systèmes sophistiqués de gestion du provisoire, adaptés à d'autres environnements, ressources, mouvements. Ces deux attitudes reflètent deux formes d’intelligences, deux types de gestion de l’économie des moyens. Nous, européens, sommes nourris d’une culture de la permanence, de la transmission de vâleurs foncières patrimoniales. 

Le système de production s’obstine à conjuguer maladroitement l’association de ces deux philosophies

no logo

Ma fille joue à Homeby. Elle picore dans des catalogues et construit des intérieurs vus de dessus, des intérieurs de filles. Vase Gifi, téléviseur Samsung, porte-fenêtre Lapeyre, machine à laver Mielle, baignoire Jacob Delafon, chaton étalé sur le tapis Maison du Monde, jeune fille modèle, plus âgée qu’elle, bien qu’encore trop jeune pour être autant autonome, avachie sur le canapé Ikea. Chambre, séjour, cuisine, salle d’eau, conjugaison de petites cellules minimales abritant des histoires. Des dehors quelquefois, clôture faux bois en PVC, piscine hors-sol, oliviers en pots, hors sol, galets blancs ou gris, … Dans la plus totale des incohérences, telle la propagation effrénée de la villa Winchester, les intérieurs de filles s’agglomèrent aux intérieurs de filles. Il en résulte un indescriptible labyrinthe, cauchemar d’ingénieur, ainsi qu’un joyeux bordel réjouissant de liberté, dégagé de tout mot de passe donnant accès à la carte bleu qu’elle n’a pas.

familiarité des matières

« la réalité matérielle nous instruit, qu’à force de manier des matières très diverses et bien individualisées, nous pouvons acquérir des types individualisés de souplesse, de décision ».

G.Bachelard (La terre et les rêveries de la volonté)

les tiers inconnus

Nous ne savons ce que ressent l'autre, nous pouvons le penser mais pas penser pour lui. Nous voudrions ne pas privilégier le regard, mais l'être au monde, car si je suis architecte ce n'est pas simplement pour me distinguer c'est aussi pour me confondre, sentir les liens qui me relient au monde.

Chacun est de quelque part. Nous devons faire avec ce que nous supposons avoir en commun, une actualité, un climat, des sonorités, des règles, des clichés, des atteintes, des films, une époque que nous partageons, les parcours insensés qui nous différencient et les différences qui nous attirent

En appréhendant l'architecture par sa propre expérience de l'espace, on exprime une subjectivité c'est à dire ce qu'il y a de plus objectif.

« J’écris pour moi, mes amis, et pour adoucir le cours du temps » J.L.Borges

low-tech

Une part croissante du budget d’un bâtiment est désormais affectée à la production et au contrôle des consommations énergétiques, à la compensation de ses déperditions. Au détriment de savoirs séculaires éprouvés, cette actuelle sur-dépendance aux technologies de régulation, est une aberration économico-pragmatique dispendieuse, un gaspillage immoral voué à une dégradation accélérée.

Les surabondances technologiques, la dépossession de l’acte de bâtir sont autant de défaites.

no comment

courte échelle

Par choix ainsi que par mesure d’hygiène intellectuelle, ne pas laisser à l’abandon les projets modestes et singuliers de particuliers. Ils permettent d’aborder les vérités directes, exprimées oralement sur un coin de table. Dans un rapport à la parole et au temps dé-expertisé, ils ouvrent aux questionnements des usages banals et singuliers, de la technique, du rapport à la réglementation, aux conditions des conforts et constituent un moyen plutôt fiable de garder les pieds sur terre.

deus ex machina